2017 : où est Bel-Ami ?

2017 est sans nul doute une année « politique », entre les primaires et l’élection présidentielle, bien-sûr. Déclin pour les uns, ascension pour les autres, les règles de ce « jeu » où la presse occupe un rôle phare, ne datent pas d’hier. Ce n’est pas Maupassant qui nous contredira, puisque son Bel-Ami n’a jamais été aussi actuel ! (Re)lisez-le vite, il y a tout à parier pour que les personnages de l’œuvre vous en rappellent quelques-uns !

 

2017 : Bel-Ami est toujours journaliste

Décrit par Maupassant comme un bel homme dont toutes les femmes qu’il croise tombent désespérément amoureuses, blond et très apprêté jusqu’à la moustache, nous choisirons le parti d’un Bel-Ami sans visage, en nous concentrant uniquement sur sa personnalité, puisque c’est grâce à elle que Bel-Ami occupe 2017.

Ainsi, Bel-Ami démarre sa carrière et sa représentation parisienne en tant que journaliste. Pigiste, plus précisément, et enfin à la direction de la rédaction.

Troublante et choquante relation que celle entre les médias et la sphère politique, aussi bien dans l’œuvre de Maupassant que de nos jours… Qui parmi nous, humbles spectateurs, n’a jamais pris conscience, plus ou moins violemment, de cet étrange lien voire soumission qui subsiste entre la presse et la politique ? Elles se haïssent, se réconcilient, s’humilient tant et si bien qu’on ne saurait dire laquelle des deux est la plus dépendante de l’autre, actrices de l’éternelle tempête d’orgueil, d’ambition, de pouvoir et d’argent qui souffle sur le monde. Nous sommes au milieu, pauvres girouettes ne sachant plus vers quel diable de ces sombres et pathétiques milieux nous tourner.

Tant de noms se bousculent, tant de noms à citer parmi les journalistes dépourvus de conscience professionnelle, et pire : de talent ! De Bel-Ami à nos rédacteurs actuels, la liste et les dents sont longues

 

2017 : Bel-Ami est toujours parvenu

Il est le premier à critiquer ceux que nous nommons familièrement « les nouveaux riches », ou encore « les beaufs déguisés », ceux qui trônent fièrement dans les soirées mondaines, ceux qui arrivent à gagner (provisoirement, certes) le cœur de princesses monégasques, elles-mêmes bien éloignées désormais de la véritable aristocratie… Ceux enfin, qui côtoient les lieux où seule la vraie noblesse, êtres dotés de l’éducation et des convenances véritables, avait accès.

Les parvenus du roman de Maupassant sont les mêmes que ceux d’aujourd’hui, bien que ces derniers soient plus scandaleux et incultes. Ceux-là mêmes que Bel-Ami critique et méprise parce qu’ils sont plus hauts ou plus bas que lui socialement, mais qui pourtant sont comme lui ! En effet, lui aussi en est un de parvenu, bien qu’il soit plus fourbe et plus subtil que la plupart d’entre eux. Fils de paysans normands qui parlent à peine un français conventionnel, sa tentative d’ennoblir son nom de famille est volontairement rendue grotesque par Maupassant.

Pour poursuivre notre sous-titre, Bel-Ami est toujours parvenu en termes d’éducation, mais aussi toujours parvenu à ses fins politiques ! Et c’est là que nos politiciens-journalistes actuels se trouvent à nouveau visés : des petits d’hommes et bonnes femmes de la France d’en bas parvenus jusque dans les hauteurs des arcanes gouvernementales, il y en a à la pelle… Ce n’est pas notre futur ex-président ignorant des convenances à adopter face à la reine d’Angleterre (l’un des nombreux souvenirs cuisants de ce quinquennat) qui démentira cette affirmation.

Bel-Ami initialement journaliste, sera assurément député ou ministre, au dire de plusieurs personnages du roman. Bel-Ami se poursuit de nos jours : vous n’avez qu’à choisir le nouveau riche politicard-journaleux qui vous amuse le plus ! Choisissez-le tout de même fin et habile (ce qui limitera considérablement votre choix) pour faire honneur à la plume de Maupassant.

 

2017 : je suis Bel-Ami

Réalité plus troublante, n’avons-nous pas tous une part d’ambition, même infime, qui fait écho à celle, ultra-imposante et omniprésente de Bel-Ami ? Levez la main avec moi ceux qui, à la lecture du roman, n’ont pas ressenti un amusement familier bien que cynique, en découvrant les stratagèmes mis en place par le jeune Duroy ! Mieux : vous aussi, vous avez sans doute admiré son habileté et ce véritable art de toujours parvenir à ses fins. Vous avez également admiré son ascension fulgurante, applaudi ce succès qui ne peut qu’être mérité devant tant d’audace ! Peut-être aussi que, comme moi, vous l’avez plaint d’être dénué à ce point de sentiments louables, trop occupé à s’aimer lui, au gré des miroirs qu’il rencontre, pour aimer qui que ce soit d’autre, pas même ses pauvres parents.

Heureusement, nous ne ressemblons pas en tous points à Bel-Ami ; les similitudes ne sont que des échos, nous l’avons dit, bien qu’elles nous laissent perplexes. Malgré son origine modeste, l’ambition de Bel-Ami est telle qu’elle ne peut lui permettre de rester, comme nous autres, dans le cercle du commun des mortels. De fait, en raison de toutes les actions qu’il entreprend, toutes les idées, toutes les réflexions qui lui viennent et qu’il ose, Bel-Ami l’antihéros, Bel-Ami le bourreau des cœurs, Bel-Ami le cauchemar des Parisiens, devient un personnage exceptionnel. Exceptionnellement pécheur, mais aussi paradoxal soit-il (et c’est peut-être en cela qu’il est exceptionnel au sens premier du terme), exceptionnellement victorieux.

De tels destins, il y en a eu, mais nous avons toujours assisté à leur chute. C’est peut-être ce qui rend Bel-Ami si mythique : le roman s’achève lorsque Georges Duroy est au sommet de son ascension sociale, et nous ne pouvons qu’imaginer, non sans difficultés, ce que pourrait être son déclin. Avec nos politico-journalistes réels, nul besoin d’imaginer : il y a juste à attendre…

 

Heureusement, nous aurons toujours les romans pour nous permettre d’entretenir le pouvoir de notre imaginaire, de nous y réfugier parfois, de nous inspirer souvent.

On l’a vu, entre Bel-Ami et notre tableau politique actuel, il ne manque aucun sujet ; les échanges sont aisés entre l’un et l’autre. Finalement, la seule personne qui manque pour que le chef-d’œuvre soit complet, c’est Maupassant ; et c’est probablement ce qui est le plus dommage.

 

[N.B : naturellement, 2017 peut être remplacée par l’année de votre choix…]

 

narcisse

Tableau : représentation de Narcisse