Au revoir, Monsieur Jean d’Ormesson

Jean d’Ormesson nous a quittés dans la nuit du 4 au 5 décembre 2017, à l’âge de 92 ans. Il est parti à un âge « raisonnable », et auquel on pouvait s’attendre à ce qu’il s’en aille. Et pourtant, sa mort m’a causé du chagrin. Un chagrin sincère et réel dont je ne pensais pas qu’il serait aussi grand, surtout pour une « personnalité publique », aussi aimable et admirable soit-elle. Probablement qu’à force de nous parler aussi bien du bonheur, de la vie et des livres, Jean d’Ormesson est devenu, aussi humblement qu’il a vécu, un membre à part entière de notre quotidien. Vous savez, ce membre de la famille qui a toujours été là, du plus loin qu’il vous en souvienne, à tel point que vous pensiez qu’il vous survivrait. Eh bien, non.

Un jour, un matin pendant que vous prenez tranquillement votre petit déjeuner, pas encore complètement réveillée, vous recevez une alerte sur votre téléphone que vous consultez nonchalamment, par réflexe. Quelques secondes sont nécessaires entre le moment où vous lisez, où vous prenez connaissance de l’information, et le moment où votre cerveau comprend le sens de ce que vous venez de lire. Jean d’Ormesson est mort cette nuit, à l’âge de 92 ans. C’était donc possible, il était donc mortel, malgré le surnom donné à tous les Académiciens dont il faisait partie. Il a décidé de partir comme cela, sans prévenir, sans nous préparer, sans en avoir tout dit, pour reprendre l’un de ses titres. Pourtant, jusqu’au bout, jusqu’à la veille de sa mort et même après, Jean d’Ormesson nous aura dit.

La preuve : deux oeuvres post-mortem paraîtront dans les prochains mois. Sans doute que je lirais ces ouvrages avec un recueillement et une attention bien plus marqués que pour les autres. Peut-être que j’aurais du mal à les lire d’un trait, prise par l’émotion du contexte et de l’entendre énoncer ses mots à mon oreille, comme il le fait toujours. Cette habitude demeurera entre lui et moi : je sais qu’à chaque fois que j’ouvrirai un livre de Jean d’Ormesson, il reviendra pour me conter ses écrits, en harmonie avec ma lecture. J’entendrai à nouveau sa voix espiègle, jeune, chantante, attendrissante. Peut-être même que j’apercevrais ses yeux vifs, océaniques, authentiques et profonds, qui sait ? Peut-être me fera-t-il don de quelque commentaire sur une de ses phrases ou sur un paragraphe, en jouant le faux modeste comme il aimait parfois le faire, ou bien en admettant sincèrement, mais non sans un rire, qu’il aurait mieux fait de réécrire ce passage.

Je me souviens de ce jour où je l’ai rencontré, au salon du livre de Versailles, en 2011. Il était arrivé en moto, conduit par quelqu’un auquel il s’accrochait comme un enfant. Cela m’avait marquée : jusque dans le moyen de locomotion, Jean d’Ormesson était resté jeune ! Pressentant que c’était lui qui arrivait, ce n’est malgré tout que lorsqu’il a retiré son casque que je l’ai reconnu, lui et ses cheveux immaculés. A l’intérieur du salon, une queue déjà longue n’attendait que lui. J’ai fini par arriver devant lui, un de ses livres à dédicacer sous le bras. Nous avons alors échangé quelques mots, dont je ne me souviens pas de l’ordre exact. Quoi qu’il en soit, parce qu’il se « plaignait » d’avoir des admirateurs de plus en plus vieillissants, j’avais tenu à l’informer que j’avais alors 21 ans, et que j’étais une fervente admiratrice et lectrice. Il a souri d’un air radieux et m’a dédicacé la première page de L’amour est un plaisir.

Jean d’Ormesson faisait partie de ceux, inscrits à mon Panthéon personnel, qui ne cessaient de rendre plus présentes à mon esprit les raisons de mon amour si passionné pour la Littérature. Mon chagrin quant à la disparition de ce très grand Monsieur, s’explique aussi parce que je ne vois plus personne pour défendre aussi bien les Lettres, le pouvoir surréaliste de la lecture et de notre langue. Il était pour moi le dernier grand écrivain de notre époque, faisait partie du même cercle très fermé que Hugo, Flaubert, Balzac, Zola, Chateaubriand, Voltaire et tant d’autres que je ne peux nommer. J’espère très fort qu’à eux tous, ils reformeront un sacré cénacle pour nous accueillir, là-haut ; et qu’en attendant, ils nous inspireront la force et l’inspiration nécessaires pour poursuivre leur mission, ne serait-ce qu’auprès de nos enfants.

Jean d’Ormesson, malgré son grand âge, est bel et bien parti, encore loin d’avoir tout dit. Tous ces non-dits que l’on devine, mais qu’on devine grandioses s’ils avaient pu être dévoilés à-travers ses mots, nous manqueront, eux aussi, même sans les connaître. Il nous aura mis sur la piste au fil de ses livres, au sein desquels il aura semé, par-ci par-là, quelques indices, au gré de ses propres recherches. Je crois qu’il est parti au moment où il a lui-même découvert la Vérité, et qu’il repose maintenant pleinement en Elle. Il aurait été trop facile de tout nous dire avant de partir, finalement.

Je terminerai cet au-revoir en rendant la parole à Jean d’Ormesson, en le laissant nous rappeler l’ultime indice qu’il nous a révélé dans la dernière oeuvre parue de son vivant, et dont j’ai d’ailleurs parlé ici-même : Guide des égarés.

Égarés, nous le sommes un peu plus, cher Monsieur Jean d’Ormesson, sans votre plume éclairante et vos yeux bleus limpides ; sans vos leçons d’élégance, de Français et d’honneur ; sans votre joie de vivre et votre amour pour la Littérature délicieusement contagieuses. Puissions-nous dignement reprendre votre flambeau, et surtout finir par vous retrouver, vous qui, depuis la nuit du 4 au 5 décembre dernier, savez désormais tout. Au-revoir, très cher Monsieur, et à bientôt, peut-être.

« Confondu, dans notre misère, à la fois avec ce que nous appelons le tout et avec ce que nous appelons le rien, Dieu est un mystère lumineux qui prend sur lui tous les mystères et toutes les souffrances des hommes pour les changer en espérance. Qu’il existe, comme on dit, ou qu’il n’existe pas, loin au-dessus – et pourtant tout proche – de chacun d’entre nous et d’un univers en sursis où ne règne rien d’autre, au loin, qu’une mort qui finira bien par détruire tout ce qui aura existé, Dieu, absent et présent, est notre unique espérance. Et, en vérité, dans la beauté, dans la joie, dans la justice, dans l’amour, la seule réalité. »