Eloge de l’écriture II

Ah ! Ce sentiment exaltant de jubilation lorsque j’écris !

Tout à coup, un sujet d’inspiration vient. Je le vois arriver de loin, il s’approche petit à petit ; je ne le quitte plus des yeux, je l’évalue sous tous les angles, toutes les coutures. Lorsqu’il est cerné, je l’aide à grandir et à s’améliorer : je commence à le vêtir, le sculpter… Ça y est, il prend trop de place, il faut que j’écrive !

Je trouve le premier mot de ma première phrase : je laisse libre cours aux contractions et je suis prête à accoucher.

Droite, déterminée, le regard fixé sur ma page blanche que je désire ardemment noircir. Plus rien ne compte sinon tous ces mots qui se bousculent et ne demandent qu’à être pianotés.

Ils s’imposent tellement qu’ils m’isolent du reste de l’Univers ; ils me parlent tous si fort que personne ne peut nous interrompre.

Les mots qui se regroupent pour éclore, me racontent tous l’histoire que j’ai déjà vue arriver. C’est à tel point que je ne m’appartiens plus, c’en est fait de moi : les mots m’ont emportée avec eux, si bien que je suis dans l’histoire qu’ils racontent et que je vais leur faire raconter, aussi vite que mes doigts le permettent.

Ces formes humaines ou métaphysiques que je distinguais de loin ou qui m’étaient parfaitement inconnues, voilà que je sais tout ce qu’elles pensent, tout ce qu’elles vont dire jusque dans l’intonation ; je comprends et devine leurs réactions en fonction de leur vécu, je parviens à déceler une part de moi en chacune d’elles. Si elles sont étonnées, tristes, angoissées, fâchées… Je le suis aussi, peut-être même plus fort qu’elles, parce que je sais comment, pourquoi et jusqu’à quel point elles le sont. Je suis tout à la fois créateur, metteur en scène, costumier, psychologue, cameraman et acteur. Je ne vois plus rien : leur biopic, leur scène culte se tourne sous mes yeux. Je la connais déjà par cœur, et pourtant elle me surprend encore et toujours.

Au fur et à mesure que j’écris, je passe par de nombreuses phases : tantôt déçue par telle tournure, tantôt frustrée de ne pas atteindre mon idéal, tantôt fière d’avoir trouvé ce mot-là, précisément, et pas un autre.

C’est une jouissance, une exaltation, une félicité, un bonheur, une extase, une possession inexplicables. J’écris, je rédige, je compose, je crée ! Ne venez surtout pas m’en sortir, me réveiller, m’exorciser ! Laissez-moi profiter de cette bulle, monter avec elle jusqu’au plus haut qu’elle puisse, éclater avec elle et me repaître de ses multiples gouttelettes !

Une fois que j’en sors, une fois que j’estime avoir tout écrit pour cette fois, les effets de cette parenthèse perdurent encore. Fatiguée, vidée mais comblée, encore toute emplie de ce que j’ai composé ; à peine consciente que c’est moi qui viens de vivre cela, que c’est à moi qu’est arrivée cette transe, que c’est moi qui viens d’écrire !

Je me reprends alors peu à peu, je remets les choses à leur place, je savoure le recul que je suis désormais capable de prendre sur ce moment à part. Puis, j’endosse le rôle de correcteur, avec toute l’impartialité, tout le jugement, toute la critique, tout le perfectionnisme, toute la cruauté et toute la patience que cela exige de moi. Je m’apprête à relire ce texte d’innombrables fois ; autant, si ce n’est plus, que le temps passé à le rédiger. La correction tient à une lettre, une concordance des temps, une tournure, un adjectif.

La sculpture est faite, maintenant il faut la polir, la tailler encore, scrupuleusement, jusque dans le plus petit copeau, le plus infime détail qui pourrait créer la plus grande nuance.

C’est là que je me rends de nouveau compte à quel point j’aime passionnément et furieusement la langue française. Passion pour sa beauté, fureur de ne jamais, quoi que je fasse, pouvoir lui plaire complètement. Je ne suis donc jamais entièrement satisfaite ; mais écrire, rédiger, jouer avec les mots !

Ah, l’écriture ! Il me restera toujours au moins cela, après tout.

writing1

L’éloge de l’écriture I se trouve ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *