Quelqu’un sonne à la porte

Un matin comme tant d’autres. Quitterie s’était levée à 7 heures, le temps de s’habiller rapidement et de préparer les 5 bols de céréales pour ses 5 enfants. Son mari Eudes, était déjà en train de se raser et d’ajuster le nœud de sa cravate avant de partir au travail.

7 heures 30 précises, l’heure de monter réveiller ses chères têtes blondes. Puis, vint la demie heure consacrée à l’habillage pour chacun d’eux ; un bras après l’autre dans le pull, les chaussettes bien à l’endroit et bien tirées jusqu’en haut. 8 heures, le moment de la prière du matin, avant de prendre le petit déjeuner : « merci Seigneur pour ce repas, merci pour cette nouvelle belle journée qui s’annonce. Aide-moi à me montrer toujours poli (polie pour les deux filles) et gentil (gentille pour les deux filles) avec mes petits camarades, à bien écouter mon instituteur, à honorer mon Papa et ma Maman comme Tu nous le demandes dans Tes commandements… »

Après avoir déposé ses enfants à l’école, Quitterie profitait de ce moment rien qu’à elle et pour elle : ce moment où elle souriait en sentant ses joues empreintes des derniers baisers d’au-revoir ; un peu mouillées même, par les larmes du petit dernier qui n’était pas encore habitué à la maternelle. Ce moment où elle savourait pleinement cette longue plage de silence, pendant laquelle elle se disait qu’elle aimait cette vie, cette dévotion pour son foyer auquel elle avait consacré toutes ses journées.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », enseignait le Christ. Quitterie était fière d’appliquer ces saintes paroles avec plaisir, patience et constant émerveillement. Oui, Quitterie était une bonne chrétienne, elle pouvait l’affirmer sans rougir. Ce n’étaient certainement pas les petites agaceries causées par la femme du sacristain se plaignant constamment de son dos, qui la voueraient à l’enfer !

Sa grande maison était calme, nette, impeccable, si l’on omettait les petits soldats que les garçons avaient oublié de remonter dans leur chambre. Troquer les cris de ses enfants contre ce silence pénétrant était fort appréciable, à condition que cela ne durât pas : obstinément, cela lui rappelait à quel point elle chérissait les voix de ses petits ; passer sa main dans leurs cheveux dorés, plonger son regard dans les leurs, si confiants et ingénus, comme on plonge au large, dans l’eau bleu profond, sous le soleil de la Méditerranée.

Son mari aussi, comme elle en était fière ! Après 10 ans de mariage, elle l’aimait davantage encore qu’au premier jour : il était si aimant, si attentionné, si paternel, si protecteur ! Il méritait tant que le bon Dieu lui donnât leur pain de chaque jour ! On peut dire qu’ils en avaient du pain, ils n’en manquaient pas ; ils pouvaient même se permettre des brioches et de délicieux croissants au beurre le dimanche matin, avant de se rendre à la Messe.

Comme tous les jours avant d’aller chercher les petits pour le repas de midi, elle se repassait inlassablement le film de son quotidien. Cela lui inspirait toujours des louanges adressées au Ciel : « quelle chance nous avons ! Quel miracle que nos vies ! Quels dons nous avons là ! Hélas ! On ne peut en dire autant des enfants d’Afrique et d’Inde, des petits irakiens que le Pape nous invite à héberger chez nous… Que pourrions-nous faire pour leur venir en aide ? En adopter un ? Ou 2, puisqu’une promotion à été promise à Eudes ; nous pourrions subvenir à leurs besoins et 7 enfants, c’est un chiffre symbolique ! Il faudra que je lui en parle ce soir… »

Ses projets humanitaires furent surpassés par sa fatigue prématurée. Elle s’endormit sur son divan, une moitié assise, l’autre allongée ; une main pendante, au-dessus du vide.

Elle fut réveillée environ une heure plus tard par la sonnerie de la porte d’entrée. Elle n’attendait personne : une vague crainte provenant des mises en garde de sa mère au sujet des femmes au foyer, seules toutes la journée dans leur maison immense face aux démons du dehors, forma une ombre au-dessus de sa tête. S’en remettant à Dieu, elle alla quand même ouvrir la porte.

Un homme, la trentaine passée, la peau mate, les cheveux mi-longs et très bruns, des yeux de la même couleur et pénétrants à l’extrême ; une barbe longue de plusieurs semaines, un nez droit avec une petite bosse caractéristique, d’aucuns nommeraient en chuchotant pour ne pas qu’on les entende : « de type sémite ». Il était habillé très pauvrement : ses vêtements étaient sales, mais l’on devinait qu’ils étaient originellement clairs et de qualité grossière. Il portait des sandales en cuir toutes rabougries, et qui avaient sûrement été rapiécées de nombreuses fois. Ses pieds semblaient avoir foulé la poussière il n’y avait pas longtemps. Autant de bonnes raisons de ne pas l’inviter à rentrer chez elle ! Pourtant, quelque chose d’inexplicable chez cet homme le rendait séduisant, pour ne pas dire beau. C’était sans doute lié à ce regard évoqué plus haut : droit dans ses yeux, sans ciller, avec infiniment de douceur et de compréhension. Que pouvait-il bien comprendre, d’ailleurs ? Leurs vies semblaient si opposées ! Bien qu’il l’inquiétât, une part d’elle-même fut tentée d’inviter cet homme à prendre au moins un verre d’eau ; elle réussissait à se l’avouer, non sans honte.

Avec un sourire franc, comme s’il avait deviné ses pensées, il lui demanda : « m’inviterais-tu à boire ou manger quelque chose chez toi ? »

Elle eut un sursaut d’étonnement, ne s’attendant absolument pas à ce que cet étranger soit si direct. Elle n’eut que le réflexe de lui répondre : « ah bon ? Et pourquoi ? »

-Parce que j’ai soif et faim, répondit-il.

Elle commença à voir rouge devant tant de culot. Ses principes de jeune femme bien éduquée et fière de l’être, reprenaient le dessus. Elle fronça les sourcils avant de lui rétorquer sèchement :

-Tout simplement ! Ah bien oui ! Vous sonnez chez moi, vous me tutoyez sans me connaître, et il faudrait qu’en plus je vous abreuve et vous nourrisse comme ça, sans raison ? Ma maison n’est pourtant pas la première du quartier !

-Quitterie, Quitterie ! On se connaît ! Tu ne me reconnais donc pas ? Demanda-t-il, toujours en souriant.

De plus en plus stupéfaite, elle porta la main à son cœur de s’entendre appeler aussi naturellement par son prénom. L’effroi passé, elle fouilla pendant quelques instants dans ses souvenirs pour chercher si elle ne se rappellerait pas de cet homme. Un ancien ami de lycée qui l’aurait retrouvée ? Un parent éloigné ? Un ami ou un cousin de son mari qu’elle aurait rencontré à leur mariage ? Elle réunit tous les souvenirs, toutes les occasions possibles, et au cours desquels elle aurait pu rencontrer cet homme. Pour qu’il la regardât avec autant de bonté et de familiarité, il fallait bien qu’ils se fussent vus quelque part !

Puis, elle remarqua à nouveau sa pauvreté, sa saleté, ses cheveux longs, sa barbe pas nette ; et elle réalisa qu’il était impossible qu’ils se fussent rencontrés, puisqu’elle n’avait jamais côtoyé d’individu de ce genre, avec cet accoutrement, ce rang social, et ce genre de revenus… La vérité lui apparut alors cruellement : c’était un malade mental échappé depuis quelques semaines ou mois d’un asile, qui l’avait repérée, les enfants aussi peut-être (à cette seule pensée, elle eut un frisson), qui avait dû se cacher à proximité de la maison pendant plusieurs jours, le temps d’apprendre son nom, ses habitudes, et ainsi habilement choisir le moment idéal pour venir la tourmenter et l’agresser. Telle une louve, la colère franchit un cran ; elle devint rouge, fronça les sourcils, et lui répliqua d’une voix forte :

-NON, je ne vous reconnais PAS, tout simplement parce que je ne vous connais PAS ! De toute évidence, vous êtes dérangé ou complètement malade, je n’en sais rien et ça m’importe peu ! Mais plutôt que de vous laisser entrer, je vais de ce pas appeler la police si vous ne partez pas de vous-même immédiatement !

Face à son refus catégorique, l’homme lui dit alors : « si tu m’avais vraiment aimé, tu m’aurais reconnu à l’instant oú j’ai sonné à ta porte. » Puis, la regardant une dernière fois avec un sourire mélancolique, il partit.

Alors, Quitterie reconnut cet homme : c’était Jésus.

À nouveau seule, elle resta interdite, emplie de ce qui venait de se produire sur le pas de sa porte. Puis, réalisant pleinement qui était vraiment cet Homme et comprenant son erreur, elle rentra chez elle et pleura amèrement.

samaritaine

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